Designer culinaire, autrice et « passeuse de terroir », Virginie Brégeon façonne des récits comestibles qui relient la mer, la terre et les Hommes. À Saint-Suliac, en bord de Rance, sa maison de cultures bretonnes est à la fois atelier, galerie et laboratoire d’idées.
(texte complet ci-après)
Par Valérie Le Moigne, Le 23 novembre 2025 à 06h00

Née dans la cuisine d’un restaurant étoilé rennais, Virginie Brégeon appartient à cette génération de trentenaires pour qui la création rime avec engagement. Après plusieurs années à Paris, partagée entre projets de recherche et collaborations créatives, elle a choisi de revenir aux sources. Par le hasard de la vie, c’est à Saint-Suliac, village lové sur les bords de Rance, qu’elle a posé ses valises, il y a sept ans. Ce retour en Bretagne marque un tournant : plus proche des producteurs, des gestes essentiels, Virginie y a trouvé le cadre idéal pour ancrer son travail dans le réel.
Sciences Po, diplôme d’art graphique, puis thèse en design d’expérience culinaire : son parcours conjugue rigueur intellectuelle et savoir-faire artisanal. Le résultat ? Une approche hybride, capable de théoriser le « marketing culinaire » tout en dessinant assiettes, objets et expériences sensibles. Pour elle, la création n’existe pas hors sol : elle se nourrit du territoire et des savoir-faire qui l’habitent.
À Saint-Suliac, Kabañ est à la fois atelier, galerie et laboratoire d’idées. Vaisselle vintage, linogravures, carnets d’inspiration et petite cuisine composent un univers intime et inspirant. Les visiteurs s’y sentent chez eux : certains restent une semaine, viennent avec un projet, repartent avec des images, des saveurs et des idées. « Ils viennent aussi puiser dans l’esprit du lieu, dans ce qu’on y met de nous », confie Virginie. Les ateliers qu’elle anime avec des complices passionnés réinventent la pêche à pied, la coquille ou les algues à travers des gestes simples, loin de toute prétention gastronomique. Kabañ est un entre-deux : lieu de vie, de transmission et d’expérimentation, où le design culinaire se fait poétique et concret.
Le design au service du territoire
Son travail dépasse le bel objet. Virginie accompagne chefs, artisans et collectivités pour valoriser le patrimoine culinaire et culturel de Bretagne. Avec la Région, elle a par exemple copiloté carnets d’inspiration et sessions d’intelligence collective, traduisant les marqueurs culturels en outils concrets pour restaurateurs et offices de tourisme.
Ses propositions allient poésie et pragmatisme : crêpes aux algues jouant sur les textures, tapas inspirées des îles, recettes anti-gaspillage autour de la Saint-Jacques ou plats signatures racontant la pêche durable. Catalogues, livrets, identités visuelles et packagings en linogravure traduisent sa volonté de relier beauté, utilité et transmission. Chaque projet devient un récit : raconter un produit, une filière ou un territoire, avec esthétisme et sens pratique.
Engagement et écriture
Elle publie, enseigne et transmet. Ses travaux de recherche ont donné naissance à un manuel de référence sur le marketing culinaire, utilisé dans plusieurs écoles, dont Ferrandi. Elle participe également à des projets autour du design responsable et de l’économie circulaire. En 2024, elle a co-signé avec Gilles Baratte et le chef étoilé Julien Hennote le livre Mathurin Méheut : « Contempler et cuisiner la mer » (Éditions Ouest-France), associant les dessins naturalistes de Méheut à des recettes inspirées de la mer. L’ouvrage incarne sa vision : un design culinaire enraciné, poétique et engagé.
Pour Virginie, la gastronomie est au service de la valorisation des produits locaux et des savoir-faire. Elle se définit comme une directrice artistique culinaire, mêlant identité visuelle, menus, objets, packaging, formation et concertation territoriale. Mais son vrai talent est narratif : raconter un paysage à travers ses produits, révéler la singularité d’un coin de Bretagne et imaginer des expériences qui donnent envie de comprendre et de revenir.
À l’heure où le tourisme cherche des formes plus responsables, Virginie Brégeon offre une boussole fine, pratique et poétique pour penser comment on mange, où et pourquoi. Sa maison-atelier, ses livres, ses ateliers et ses collaborations dessinent le portrait d’une créatrice attentive aux artisans, aux producteurs et à la vie locale, convaincue que le terroir se protège mieux lorsqu’on sait le raconter.
Parution « portrait » dans le Télégramme
