Des embruns, des fleurs, et de jolies tables

Des embruns

De douces promenades en bord de mer, tremper le bout des pieds encore recroquevillés dans l’eau, ramasser des coquillages pour en faire des tableaux, cueillir des algues pour en faire des herbiers, improviser un pique-nique chic, savourer un plateau de fruits de mer sur une belle nappe en lin brodé ou gober des huîtres adossé à un rocher, avoir la patience de savamment décortiquer un crabe, et l’impatience de le déguster.

Des fleurs

S’enivrer de la beauté des volutes dorées du Château de Versailles, des motifs rococo des toiles de Jouy, de la simplicité des lianes de lierre parcourant une façade ou une tableau, des odeurs envoutantes des roses du Thabor, de la fragilité des renoncules en hiver, du géranium rosa à la fleur de sureau, des secrets de ces beautés infusées au printemps.

Et de jolies tables

De merveilleuses trouvailles en brocante, chiner des barbotines en tous genres, s’exclamer devant la nuance de vert d’un plat à asperge, restaurer une commode 1930 pour l’installer là où l’a toujours attendue, cuisiner avec malice, mélanger les produits de saison, trouver un prétexte pour dresser une belle table, n’importe quel prétexte, imaginer de grandes fêtes et apprécier un repas en famille, de la frigousse aux pommes du pays, cuisiner la Bretagne dans tous ses états.

Ces mots, ce sont les miens aujourd’hui, que je vous transmets avec beaucoup d’amitié pour cette nouvelle année.

Ces mots, ce sont aussi ceux de ma maman. C’est tout ce qu’il nous reste, c’est – Tout – ce qu’il nous reste d’une grande femme qui est partie trop tôt.

Véronique Brégeon Valeau, maman, ne s’est pas réveillée le 24 décembre, emportée par la maladie.

C’était une « femme d’affaires, exigeante et accueillante », comme le disent les journalistes. C’était surtout une femme passionnée, gentille, discrète, emportée par la folle envie d’aller là où on ne l’attend pas.

La maison LeCoq-Gadby, qui était celle des rennais, mais aussi la notre, la mienne, était une « institution », connue de tous les Rennais, qui a traversé l’histoire. La maison à pans de bois, qui n’était alors qu’une auberge, était devenue le repaire des Dreyfusards à l’été 1899, au cours du second procès Dreyfus. Pendant de nombreuses années, l’hôtel construit par maman était le seul 4* de Rennes. Nous en avons vu passer des personnalités enfant, parfois cachée en pyjama sous une table ou regardant par un trou de serrure. Joan Baez, qu’elle aimait beaucoup. C’est le dernier vinyle que nous avons écouté ensemble, lors d’un après-midi en bords de Rance. Charles Aznavour, Vanessa Paradis, Luc Besson, Thierry Lhermitte… Les présidents de la République, de Raymond Poincaré, en 1914, à Emmanuel Macron, en 2017, et Jacques Chirac, en 1993. La photo de cette rencontre a beaucoup été reprise. Elle est si belle. 

1993 c’est aussi la naissance de ma petite soeur Thaïs, elle aura eu 4 enfants, si différents. Elle nous a transmis le goût du beau, du bon et du bien. Maman nous a accompagnés dans les musées dès notre plus jeune âge, et tenait à faire de même avec mes enfants. Si bien qu’elle s’est presque fait taper sur les doigts alors qu’elle emmenait Gustave, mon fils de 3 ans, voir la dernière expo Pinault au Couvent des Jacobins. Certaines oeuvres était un peu « olé-olé », comme elle s’amusait à la dire. 

Sa vie aura été très riche, en commençant par la restauration des dorures du Châteaux de Versailles, la passion pour les objets d’arts ; puis la reprise de l’entreprise familiale. C’était une activité traiteur qui lui a permis d’organiser de magnifiques réceptions et de tisser un lien fort avec plusieurs familles rennaises, qu’elle a accompagnées aux moments forts de leurs vies. Elle a construit un hôtel de charme meublé avec du mobilier ancien dénichée avec mon père. 

Quelques années plus tard, dans la verrière donnant sur la roseraie, maman a ouvert un restaurant gastronomique devenu étoilé avec Marc Tizon. Quel souvenir l’avénement de ce restaurant ! Que d’heures passées en cuisine, derrière le passe, à regarder l’équipe s’affairer, à goûter les préparations, à fouiller dans les réserves… jusqu’au jour où Marc m’a préparé, pour moi toute seule, alors que je n’étais encore qu’une enfant, une rosace de carpaccio de Saint-Jacques à la truffe. La beauté du geste, posant délicatement les rondelles sur l’assiette immaculée, la simplicité du motif hypnotisant, la magie des saveurs associées… et la gentillesse d’une attention pour une enfant qui avait besoin de réconfort. Ce souvenir de Saint-Jacques, c’est aussi la recette des cassolettes de Christian Pontrucher, qui les envoyait par centaines d’une main de maître (dans un gant de velours). Une recette – très – gourmande, au beurre, à la crème, avec une fine julienne de poireaux et de carottes. Une recette que j’ai réalisée, à ma manière, avec le fruit d’une pêche miraculeuse de mon mari Jacques… maman n’en revenait pas. Que de souvenirs…

Passionnée par les fleurs, maman s’est inscrite à une formation de fleuriste exigeante et a partagé sa passion dans son atelier pendant quelques années. Un des derniers souvenirs mère-fille que j’ai, c’est un bel après-midi dans le garage d’une amie productrice, une parenthèse enchantée. La passion des pommes est ensuite arrivée, au détour d’une rencontre amicale. Avec mon frère Charles, agronome de formation, elle en a fait des cosmétiques naturelles que j’ai encore plaisir à partager avec ma petite fille Jeanne, encore ce matin, « ça sent comme Manou » m’a-t-elle dit.  Maman, c’est encore le premier hôtel écologique HQE en France, très contemporain celui-ci, décoré avec ma soeur Mathilde, et un spa précurseur, qui continue de prendre soin des visiteurs.

À l’heure où je termine un superbe travail collectif de valorisation du patrimoine culinaire et des singularités des territoires bretons avec des amies designers et l’équipe du Conseil Régional. Un ouvrage que je dédiais à Simone Morand, auteure, cuisinière et musicienne bretonne et amie de mes parents. Il est évident qu’il y a aussi beaucoup de Véronique, beaucoup de maman dans ce que je fais aujourd’hui, et peut-être encore plus demain.

Je ne savais pas comment commencer ce texte, et ne sais pas plus comment le terminer. Tout comme j’ai du mal à savoir comment commencer cette année, tant elle va nous manquer. Mais je suis certaine qu’elle se terminera avec le souvenir des belles choses que nous avons partagées, qui prennent aujourd’hui une autre saveur, encore plus intense, encore plus vraie. 

Je vous souhaite à tous une très belle année, 

Je vous souhaite à tous des embruns, des fleurs, et des jolies tables… 

Psst : et n’oubliez pas de profiter de tous les petits plaisirs de la vie 😉

Un avis sur « Des embruns, des fleurs, et de jolies tables »

  1. Je t’entends parler sur ce magnifique texte. Merci pour ces mots qui viennent du cœur, c’est un très beau cadeau pour elle et pour nous. Hâte de voir encore plus comment ta maman t’accompagnera dans tes brillants projets au fil des années. Love

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